Longtemps considérée comme un suicide artistique, la photographie abstraite ressuscite à l’aube des années 1970, s’épanouissant dans les codes artistiques établis par certains précurseurs américains. En Europe, plusieurs artistes italiens, alors inconnus les uns des autres, développent simultanément un nouveau langage photographique qui se rapproche des principes de l’expressionnisme abstrait. La photographie dépasse les limites de son objectivité et les notions de reproductibilité qui constituent son essence.
La tâche est plus difficile pour le photographe que pour le peintre, car comme l’écrit Helmut Gernsheim dans sa préface au livre « Skyline » de Franco Fontana (le premier livre de l’artiste, publié personnellement par Luigi Ghirri aux éditions Punto e virgola en 1978), « toute photographie créative est une abstraction partielle de la nature, un processus constant d’élimination.
Franco Fontana et Luigi Ghirri occupent une place singulière et essentielle dans l’histoire de la photographie italienne. Depuis les années 1970, tous deux ont profondément renouvelé le regard photographique en proposant une lecture de la réalité qui n’est plus documentaire, mais conceptuelle et artistique. Pour eux, la photographie n’est pas seulement un outil d’enregistrement du monde : elle devient un instrument de pensée, un moyen d’interroger la manière dont nous voyons, percevons et représentons notre environnement.
L’oeuvre de Franco Fontana est immédiatement reconnaissable à son utilisation radicale de la couleur, à ses compositions géométriques rigoureuses et à la présence récurrente de la ligne d’horizon, qui structure l’image tout en en perturbant la lecture. Dans ses séries emblématiques comme Skyline, il dépouille le paysage de tout élément narratif pour en extraire des formes pures, tendant vers l’abstraction. Par cette simplification extrême, il transforme l’espace photographique en surface picturale : l’image devient presque une peinture, une construction mentale où la lumière et la couleur deviennent matière à réflexion. Loin d’une approche réaliste, Fontana nous propose une interprétation subjective du monde, basée sur la sensation et la contemplation.
Le travail de Luigi Ghirri est plus discret mais tout aussi radical. Il s’intéresse aux images dans l’image, aux frontières entre la nature, l’architecture et la culture visuelle. Pour lui, la photographie consiste à explorer les couches de sens qui composent notre perception. Avec une approche presque phénoménologique, il interroge les signes, les surfaces et les objets quotidiens, révélant la richesse symbolique du banal. Ghirri ne se contente pas de photographier ce qu’il voit : il photographie l’acte même de voir.
Bien que leurs approches soient très différentes, Franco Fontana et Luigi Ghirri partagent la même volonté de faire de la photographie un art à part entière, un art qui pense autant qu’il montre. Leur dialogue, fait d’échanges, d’admiration et de questionnements croisés, a donné naissance à une nouvelle sensibilité italienne, où le paysage devient le support d’une réflexion esthétique, intellectuelle et presque métaphysique.
Ghirri, le géomètre, et Fontana, le coloriste ; dans les années 1970, tous deux se lancent dans la production d’oeuvres d’une radicalité frappante. La ville, la terre, les gens et les bâtiments disparaissent derrière une éclipse visuelle totale, dissimulant l’ordinaire. Un demi-siècle plus tard, leurs oeuvres résonnent d’une manière étonnamment poignante.
Pour cette présentation inédite à l’occasion d’Art Basel 2025, la galerie Polka présente une sélection exclusive de tirages vintage uniques de Franco Fontana et de Luigi Ghirri. Les oeuvres de ces artistes dialoguent sur une même ligne d’horizon : une réinterprétation aussi sensible que fascinante du paysage italien labouré par le monde moderne.