Il y a des territoires qui portent en silence le poids de l’histoire. Okinawa est de ceux-là. Un petit archipel posé en mer de Chine orientale et couvert de nombreuses bases militaires américaines depuis la défaite du Japon, en 1945. Avec sa série Slightly Elsewhere, Kosuke Okahara documente la survivance et la surreprésentation de ces installations massives, à présent parties intégrantes du paysage. Huit décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale, que reste-t-il de cette mémoire ?
Présentée à la galerie Polka cet hiver, l’exposition de l’artiste japonais né en 1980 à Tokyo explore les réalités sociales et historiques complexes d’Okinawa, 80 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale et plus d’un demi-siècle déjà après la rétrocession d’Okinawa du contrôle américain au Japon.
« Bien qu’elle fasse partie du Japon, Okinawa a longtemps été considérée comme un espace périphérique — un ‘ailleurs’ tant sur le plan politique que psychologique. Cette série interroge cette dissonance entre ce que l’on sait, et ce que l’on perçoit réellement », explique Kosuke Okahara.
Plutôt que de représenter des événements ou des individus, le photographe tourne son objectif vers de singuliers paysages : les bases américaines disséminées sur l’île et les traces qu’elles ont laissées dans l’histoire et la géographie du lieu.
« Pour cette série, j’ai opté pour de très grands formats panoramiques afin de rendre l’aspect à la fois monumental et horizontal de ces installations militaires ancrées dans les paysages plats d’Okinawa ajoute-t-il. Leur présence paraît d’autant plus écrasante, à la fois physiquement et politiquement. En même temps, elles demeurent des entités paradoxales — à la fois excessivement visibles et invisibles, monumentales et pourtant négligées. Le titre ‘Slightly Elsewhere’ renvoie à cette notion de distance. »
Chez l’artiste, cette dissonance perceptive est devenue indissociable du processus de tirage : Kosuke Okahara applique lui-même son émulsion sur des papiers washi fabriqués artisanalement, laissant chaque oeuvre émerger peu à peu. « Je mélange des fibres de kozo – un mûrier – avec de l’eau et j’y ajoute le liquide très visqueux que sécrète une plante tropicale similaire au gombo. J’étale la mixture sur un filet pour qu’elle sèche et devienne papier. Je peux ainsi décider très exactement de la taille des feuilles. La texture et l’épaisseur varient à chaque fois. Chaque tirage est donc unique, d’autant que j’ai multiplié les expérimentations techniques dans la chambre noire, en teintant les épreuves et en utilisant l’encre comme on utiliserait la peinture. »
Le sujet reste reconnaissable, mais les détails s’atténuent. L’information est moins directe, moins réaliste. « Lorsqu’on les regarde, les images se révèlent, tout en résistant à une perception complète par la singularité même de leur matérialité. Les fibres qui flottent, les reliefs qui captent la lumière, les tonalités qui se déplacent et se fondent incarnent cet état de perception inachevée — à l’image de notre connaissance du monde, fragmentaire et souvent abstraite. »
La photographie — médium de reproduction par essence — défie ici la duplication, et chaque pièce acquiert une singularité organique, une présence matérielle. Ce n’est qu’en sa présence alors, que l’acte de voir devient perception : la rencontre avec l’oeuvre réincarne la photographie.